FORUM PUBLIC DE L’OMC 2012

“Le multilatéralisme est-il en crise?”
Allocution de Micheline Calmy-Rey, ancienne Présidente de la Confédération suisse

Genève, 24 septembre 2012

 

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Programme d’“ambassadeurs de la jeunesse de l’OMC” de 2012

Annonce des résultats du concours du Programme d’ambassadeurs de la jeunesse de l’OMC

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Monsieur le Directeur général, Pascal Lamy

Excellences, Mesdames et Messieurs,

C’est pour moi un grand honneur et un réel plaisir d’être ici aujourd’hui à l’occasion de l’ouverture du Forum public 2012 de l’OMC, étape importante dans le calendrier des événements mondiaux et celui de “la Genève internationale” en particulier.

Comme bon nombre d’entre vous le savent, “la Genève internationale” me tient beaucoup à cœur.  Vous comprendrez donc combien je suis heureuse aujourd’hui de répondre à l’invitation de M. Pascal Lamy et de l’OMC, et de rencontrer les participants à ce Forum public venus d’horizons très différents, qui ont leur mot à dire sur le fonctionnement de l’OMC et ses interactions avec son environnement.

Il y a quelques années, j’ai eu le privilège de travailler avec l’OMC dans le cadre de ses projets d’amélioration des conditions de travail du personnel.  Et je me félicite de constater que bien des progrès ont déjà été accomplis et que le nouveau bâtiment en est aux étapes finales de sa construction.  Pour Genève et pour la Suisse, il est toujours très important de créer les meilleures conditions possibles pour la “Genève internationale”.

Mon pays, l’Europe et le monde se trouvent aujourd’hui à la croisée des chemins.  C’est pourquoi je ne crois pas qu’il puisse y avoir de meilleur sujet pour la réunion d’aujourd’hui que la question suivante:  le multilatéralisme est-il en crise?  C’est un débat intéressant et je pense que bon nombre d’entre nous ont leurs propres idées sur le sujet et sur la façon dont nous pouvons tous vivre ensemble dans un monde de paix et de prospérité.

La technologie, le commerce, la mondialisation et les réseaux sociaux ont permis de rapprocher plus que jamais les citoyens de notre monde;  mais il nous reste à trouver le meilleur moyen de travailler et, surtout, de résoudre, ensemble, les problèmes mondiaux.  Ce qui est sûr aujourd’hui, c’est que le multilatéralisme est en échec sur de nombreux plans et qu’il n’est manifestement pas en mesure de répondre aux attentes en ces moments très difficiles que traverse le monde.

Des millions de personnes dans le monde entier doivent supporter des conditions extrêmes de pauvreté, de pénurie alimentaire, de conflits et de guerres.  De nouvelles maladies se propagent avec des conséquences sans précédent, et bon nombre d’entre nous contribuent quotidiennement à la destruction du délicat équilibre qui permet à notre terre de rester viable.

Les crises financières et économiques sont un autre grand défi pour le multilatéralisme.  La crise actuelle exerce des pressions énormes sur les organisations internationales, sur les gouvernements, sur les législateurs, sur les entreprises, sur les organisations non gouvernementales et sur les populations du monde entier.  Depuis 2008, cette crise nous a véritablement ouvert les yeux sur le besoin impérieux d’une réglementation financière mondiale, laquelle commence à prendre forme, à travers les accords de Bâle par exemple.  Mais d’autres domaines où doit jouer la coopération mondiale se ressentent aussi d’une insuffisance plutôt que d’un excès de multilatéralisme.  Les négociations sur le climat sont en crise;  l’insécurité alimentaire s’aggrave et les prix des aliments ne cessent de croître dans le monde entier, pour ne citer que quelques domaines où la communauté internationale doit admettre que la seule façon de résoudre ces problèmes passe par une véritable coopération et par le multilatéralisme.

Selon moi, la crise du multilatéralisme a aussi des répercussions sur les travaux de l’Organisation mondiale du commerce qui nous accueille aujourd’hui.

L’incapacité des Membres de l’OMC de s’entendre sur la conclusion du Cycle de Doha est certainement un revers qu’il est très difficile de comprendre, en particulier dans le contexte de la crise actuelle.  L’objectif fondamental des négociations de l’OMC est d’accroître les possibilités d’échanges commerciaux entre tous ses Membres et, ce faisant, de stimuler vigoureusement la croissance et la création d’emplois dans les économies de tous les pays.

Je sais que bon nombre d’entre vous souscriront à ce que je viens tout juste de dire, mais comme on le répète souvent, il faut s’engager à fond et ne pas faire les choses à moitié.  Je crois qu’il est temps que le multilatéralisme et l’OMC donnent les fruits qui sont à notre portée, je veux parler du Cycle de Doha.  Ce n’est pas une question de bon sens, mais une nécessité étant donné les difficultés auxquelles de nombreuses économies doivent faire face.

Même si aujourd’hui les politiques ont du mal à faire accepter les vertus de l’ouverture des échanges, je crois sincèrement que la création de possibilités d’échanges mutuels grâce à la conclusion du Cycle de Doha serait certainement une aubaine pour la très grande majorité des Membres de l’OMC.  Sans compter qu’en concluant le Cycle, les Membres de l’OMC ne feraient que traduire en règles commerciales multilatérales bon nombre des nouvelles réalités du commerce international actuel.

Permettez‑moi de développer cette idée, au risque de répéter ce que beaucoup d’entre vous ne savent probablement que trop.  J’évoque ici le fait que l’essentiel du commerce international consiste à ajouter de la valeur aux marchandises produites et échangées dans différents pays.  Il doit être selon moi extrêmement difficile de nos jours de trouver un produit entièrement fabriqué dans un seul et même pays.

En effet, 60 pour cent des produits qui font l’objet d’échanges au niveau mondial sont des biens intermédiaires.  Cela veut dire que, aujourd’hui, le commerce est dominé par les intrants qui vont constituer les produits finals.  Là encore, je suis sûre que vous ne connaissez probablement que trop bien cette donnée statistique.  Mais ce qui m’intéresse surtout, c’est ce qui se cache derrière cette donnée.  Je veux parler de la mesure dans laquelle les Membres de l’OMC participent collectivement à la création de “chaînes de valeur” dans le monde, et tissent ainsi un réseau d’intérêts extrêmement dense entre eux et dans divers secteurs économiques internationaux.  Compte tenu de ces énormes transformations, nous pouvons avec confiance dire que les importations et les exportations d’un pays sont les deux faces d’une même médaille, celle de la compétitivité dans le commerce international.

Et pour illustrer mon propos, j’ajouterais que le commerce extérieur de la Suisse en est un exemple vivant.  L’un des succès commerciaux de la Suisse a été d’investir dans des produits à très forte valeur ajoutée, mais également d’être connectée aux chaînes de valeur mondiales.  Les produits de l’horlogerie suisse représentent 47 pour cent de tous les produits d’horlogerie faisant l’objet d’échanges à l’échelle mondiale et les produits médicaux et pharmaceutiques viennent en tête des exportations de la Suisse, mais aussi de ses importations.  On retrouve des exemples similaires dans les importations et les exportations de produits manufacturés ou semi‑manufacturés, comme les appareils électriques et les instruments de mesure de haute précision ou analyse.  La Suisse est également le quatrième exportateur de café même si elle n’est pas réputée pour ses plantations.  De même, elle est le huitième exportateur de chocolat.

En outre, les échanges commerciaux de la Suisse avec l’Asie, où la dynamique des chaînes de valeur est la plus vigoureuse, n’ont cessé de croître ces dix dernières années, de 13 pour cent pour les exportations et de 11 pour cent pour les importations.  En 2011, près de 15 pour cent de nos exportations étaient destinés à ce que nous pouvons appeler les pays émergents d’Asie (à l’exclusion du Japon), contre 9 pour cent seulement en 2000.  Il s’agit de loin du secteur le plus dynamique de notre commerce extérieur.

Je suis certaine que l’on pourrait citer de nombreux exemples similaires concernant d’autres Membres de l’OMC.  Dans ces conditions, il est difficile de comprendre l’absence de progrès des négociations et, plus encore, la montée du protectionnisme.  Limiter ou restreindre les importations revient souvent à commettre une bévue monumentale.

Cela dit, je reconnais qu’en période de crise économique, il est tout à fait normal que les politiques, soumis à de très fortes pressions sociales et économiques, aient besoin d’agir.  Malheureusement, l’action politique tend à écouter ceux qui manifestent leur mécontentement avec le plus de force et à emprunter des voies protectionnistes.  Nous avons vu dans le passé que ce type d’action politique pouvait non seulement être source d’isolement et de représailles mais aussi avoir des conséquences plus graves, comme ne peuvent manquer de nous le rappeler la crise des années 1930 et les deux guerres mondiales qui l’ont suivie.

En ces temps difficiles, je souhaiterais saluer l’excellent travail de suivi des mesures protectionnistes que l’OMC accomplit depuis plusieurs années maintenant.  Les rapports de suivi établis par cette institution nous ont indubitablement tous aidés à contenir le protectionnisme dans des limites raisonnables jusqu’à présent.  Si je ne me trompe pas, les différentes mesures prises par les Membres de l’OMC dans le contexte de la crise actuelle ont eu des effets minimes sur le commerce international.  Je pense néanmoins que l’OMC ne devrait pas baisser sa garde, car des défis plus grands encore l’attendent, que ce soit pour faire face aux nouvelles mesures protectionnistes qui pourraient être mises en place ou pour démanteler le plus rapidement possible celles qui sont en vigueur.

Je suis convaincue que depuis le début de la crise actuelle, et au‑delà de son rôle de suivi, l’OMC a démontré combien un ensemble de règles convenues à l’échelle internationale tel que le système commercial multilatéral était précieux pour ses Membres et comment il pouvait les aider à contenir les pressions protectionnistes les plus fortes.  À mon avis, la communauté internationale aura besoin d’autres “systèmes fondés sur des règles” comme celui‑ci pour répondre aux nombreuses questions urgentes au niveau mondial telles que la gouvernance de la finance internationale, la prolifération nucléaire, la prévention des conflits, la sécurité alimentaire, le changement climatique et le développement durable en général.

Ce ne sont là que quelques exemples du mélange détonnant de problèmes auxquels la communauté internationale et le multilatéralisme doivent faire face.  Aucun de ces problèmes n’est facile à résoudre mais je pense que la situation est aggravée par le fait que les réalités géopolitiques internationales sont elles aussi en pleine mutation.

Nul ne peut nier l’extrême importance du rôle joué par les organisations internationales créées à l’issue de la Seconde Guerre mondiale.  Nul ne saurait non plus nier que ces organisations ne représentent plus l’équilibre des forces du monde d’aujourd’hui.  Il est indéniable que le pouvoir se déplace progressivement de l’Ouest vers l’Est sur la scène mondiale.  Par exemple, la coalition occidentale traditionnelle n’a pas été capable de jouer un rôle de premier plan dans les débats de Copenhague ou de Rio+20, ni dans la protection des civils en Syrie.

Cette nouvelle réalité géopolitique se reflète aussi dans le Cycle de Doha.  Les pays de la Quadrilatérale, qui avaient joué un rôle déterminant lors du Cycle d’Uruguay par exemple, ont été rejoints par de nouvelles forces venues des puissances émergentes.  En outre, un réseau plus complexe d’alliances géographiques et stratégiques s’est mis en place, ce qui influe sur les objectifs et l’avancement des négociations.

Je m’empresse d’ajouter que ces changements et ces bouleversements se manifestent au sein de l’OMC depuis déjà dix ans maintenant;  ainsi, d’une certaine façon, l’OMC, avec le Cycle de Doha, a‑t‑elle préparé le terrain pour le nouvel ordre mondial.  Cela explique dans une large mesure les difficultés que pose la conclusion du Cycle.

Ces difficultés cristallisent les divergences de points de vue entre les économies développées et les économies émergentes au sujet du degré de responsabilité et de solidarité à assumer dans la prise d’engagements.  Ou, pour utiliser le jargon de l’OMC:  la conception du “traitement spécial et différencié”, qui offre à certains Membres la possibilité de prendre des engagements moindres en raison de leur niveau de développement.  C’est une question hautement politique qui est très symptomatique de la crise du multilatéralisme.  Il est très intéressant de noter le parallèle entre le traitement spécial et différencié et le principe de la “responsabilité commune mais différenciée” invoqué dans les discussions sur le changement climatique.  Ces deux exemples montrent que le multilatéralisme doit mieux refléter l’équilibre des forces actuel.  S’il ne parvient pas à intégrer cette réalité et à y répondre rapidement sur la base du consensus, le système multilatéral restera dans une situation critique.

Je pense que la redéfinition du rôle de l’État et l’adaptation qu’a exigée la nécessaire collaboration avec d’autres acteurs de la scène mondiale ont profondément modifié les processus de prise de décisions.  Ces transformations s’accompagnent très souvent de l’obligation d’agir rapidement.  De nombreuses “superpuissances” cherchent par conséquent d’autres cadres que celui de l’ONU, qui était, jusqu’à présent, l’instance internationale de règlement des conflits et d’action collective par excellence.

C’est pourquoi le G‑20 a été créé pour répondre aux problèmes hérités des crises économique et financière depuis 2008.  Je peux certes comprendre la logique qui sous‑tend la création de ces instances parallèles, mais je déplore leur manque de légitimité et je pense qu’elles ne devraient pas prendre de décisions majeures à la place d’organisations à caractère plus universel.  Ces organisations universelles ne tirent pas leur légitimité de la taille ou du poids économique des États mais de la volonté collective de tous leurs membres.

S’il est une chose que ces changements ont démontrée, c’est le besoin de multilatéralisme et d’action collective.  Un très lent processus s’est amorcé:  le multilatéralisme prend progressivement le pas sur les superpuissances hégémoniques.  Mais il est trop tôt pour s’en réjouir;  l’une des principales questions qui se posent à l’heure actuelle dans ce monde troublé est de savoir ce qu’il va advenir d’une organisation comme l’ONU.  Tous ces changements vont‑ils la rendre plus forte ou vont‑ils au contraire faire disparaître le peu de coopération mondiale qu’elle a réussi à instaurer?

À cet égard, la gouvernance mondiale n’est pas définie de la même façon par tous.  Par exemple, de nombreuses puissances émergentes la voient comme le rassemblement de chefs d’État ou de gouvernement forts, qui négocient entre eux.

Cette conception de la gouvernance mondiale n’est guère compatible avec les intérêts de nombreux pays qui ont peu de moyens de pression, comme la Suisse.  Les rapports de force de ce type ne sont pas vraiment adaptés à nos intérêts nationaux.  Il est par conséquent de la plus haute importance que le multilatéralisme reste bien vivant.  Il est vrai que les voies du multilatéralisme sont souvent tortueuses, complexes et longues mais il ne devrait pas y avoir d’alternative.  Le multilatéralisme est une garantie de légitimité et peut donner des résultats s’il s’appuie sur une volonté collective.

Les institutions multilatérales telles que l’ONU et l’OMC sont uniques en ce qu’elles offrent à toutes les nations du monde la possibilité de se réunir pour examiner l’ensemble des problèmes internationaux qui menacent la paix et la sécurité, ainsi que la protection des droits de l’homme et des objectifs comme le développement durable pour tous.  Ces institutions sont toutefois souvent critiquées et accusées de ne pas obtenir de résultats dans les domaines qui appellent des solutions urgentes.  Outre que certaines critiques sont injustes, on a souvent tendance à oublier que les actions de l’ONU et de l’OMC résultent des décisions collectives de leurs membres.

Je souscris sans réserve à l’idée que l’inclusion, la responsabilité partagée et la solidarité seront les meilleurs garants de la gouvernance mondiale.  Ce n’est qu’en élaborant des programmes d’action consensuels mais ambitieux et en acceptant que tous les acteurs jouent un rôle et assument des responsabilités sur la scène mondiale que nous pourrons faire que le multilatéralisme tienne ses promesses.

Je vous remercie.

Audio:
> Allocution de Micheline Calmy-Rey, ancienne Présidente de la Confédération suisse