NOUVELLES: ALLOCUTIONS — DG PASCAL LAMY


POUR EN SAVOIR PLUS:
> Allocutions: Pascal Lamy

  > Examen de la littérature sur la relation entre les taux de change et le commerce (WT/WGTDF/W/57)

Je suis heureux d'ouvrir ce séminaire qui vise à promouvoir le dialogue et à mieux faire comprendre aux Membres l'interface économique existant entre les taux de change et le commerce.

Au cours de ces deux journées, les Membres de l'OMC auront la possibilité d'examiner et les divers aspects de cette relation sous différents angles, du point de vue du secteur privé, des gouvernements, des organisations internationales ou encore des milieux universitaires, et d'en débattre.

Pour un certain nombre de raisons, les Membres souhaitaient que ce débat ait lieu;  je pense que, d'un point de vue institutionnel, il est même indispensable.  Le thème est aussi ancien que le système du GATT/de l'OMC lui-même, mais il n'a pas été abordé entre ces murs depuis longtemps.

Il doit être examiné, comme le Groupe de travail en a décidé, sur la base d'une discussion rationnelle, instructive et axée sur les faits.  Il faut faire la part entre la réalité et les émotions que ce thème suscite inévitablement, tant ici que dans d'autres organismes.

Dans les domaines où il existe une interaction entre le commerce et d'autres politiques générales, comme c'est le cas pour le thème traité aujourd'hui, les décideurs devraient s'inspirer de nos observations pour mieux prendre conscience de l'incidence de leurs décisions sur le commerce.  En ce sens, ce dialogue politique devrait donner lieu à une réflexion plus générale sur la façon d'améliorer la cohérence entre la politique financière et la politique commerciale, message que cette Organisation s'est constamment efforcée de faire passer tout au long de son existence et dans ses textes.  Á cet égard, la présence aujourd'hui de nombreux représentants d'organisations non commerciales revêt une grande importance.

Permettez-moi de vous faire part de quelques réflexions sur ce sujet.

 

Réalités et perception

Les taux de change sont, et ont toujours été, un sujet très sensible à l'OMC.  Cette question a une dimension émotionnelle, culturelle — voire morale — pour la communauté du commerce, qui fait que la frontière entre la réalité telle qu'elle est et telle qu'on la perçoit peut être floue.

Cela découle en partie du fait que notre communauté a une connaissance limitée du fonctionnement du système financier et, plus largement, des évolutions macro-économiques qui déterminent les taux de change.  Cela vient aussi du fait que, pour les négociants, les taux de change sont des facteurs exogènes et que certains peuvent avoir le sentiment de subir systématiquement des fluctuations injustifiées.  Je suis conscient que l'incertitude liée à certains mouvements erratiques des taux de change peut non seulement être source de frustration, mais aussi générer une asymétrie des coûts susceptible de fausser la concurrence internationale.

Pensez au caractère soudain des crises financières locales et à la façon dont les fuites de capitaux à court terme peuvent entraîner un brusque ajustement des taux de change — phénomène qui a été observé pendant la crise financière asiatique de la fin des années 1990.  Pour les petites économies ou les économies de taille moyenne, ces chocs sont très difficiles à absorber.  Depuis la récente crise financière, l'idée que l'ajustement du secteur financier dans les pays riches a un effet destructeur sur l'économie réelle, y compris celle des pays pauvres, est très répandue au sein de cette Organisation.  Les taux de change sont considérés comme l'un des modes de transmission de cette onde de choc.

Il faut tenir compte de ces préoccupations, même si, parfois, certaines peuvent paraître très exagérées.

Cependant, il ne faut pas tomber dans la victimisation ni les jugements moraux:  les ajustements des taux de change ne sont pas tous mauvais en soi;  en fait, ils corrigent souvent des déséquilibres macro-économiques, financiers, ou bien des déséquilibres de la balance courante, qui auraient des conséquences bien plus néfastes pour les négociants s'ils persistaient.  Le commerce aussi apporte des avantages globaux bien connus au prix d'ajustements parfois douloureux;  et les prix des produits négociables peuvent aussi être eux-mêmes volatils.  Voyez simplement les fluctuations des prix des produits de base.

Ainsi, notre opinion tient en partie au fait que les marchés des taux de change s'inscrivent dans une dimension temporelle différente de celle des producteurs et des négociants, qui sont ancrés dans l'économie réelle et qui ont tendance à fonder leurs propres décisions sur des paramètres à plus long terme, à savoir ceux qui régissent l'investissement, la création de produits et les exportations.  Cette dimension temporelle signifie que les négociants éprouvent une préférence naturelle pour un environnement politique stable et prévisible.

Notre opinion a aussi été forgée en partie par l'histoire, par la période sombre qui a précédé la Seconde guerre mondiale, à l'époque où les dépréciations non concertées des taux de change étaient assimilées à des réponses protectionnistes unilatérales face à la dépression économique, au chômage de masse, à la montée du populisme et à des évènements politiques sinistres.

 

Nécessité d'un débat rationnel

La raison d'être de ce séminaire est la nécessité d'examiner la question de façon rationnelle, en évitant de désigner des coupables ou de générer des frustrations, ce qui ne pourrait que susciter des réponses politiques inadaptées.  Comme souvent dans la vie, notre opinion dépend de la situation dans laquelle on se trouve.  En règle générale, les plaintes qui émanent des branches de production des pays dans lesquels la monnaie s'apprécie sont plus nombreuses que celles qui émanent des pays dans lesquels la monnaie se déprécie.  Dans un monde dans lequel les chaînes d'approvisionnement sont internationales et dans lequel la part des produits importés dans les exportations s'accroît, on peut supposer que les effets traditionnels de l'appréciation et de la dépréciation de la monnaie sont en partie atténués.  Par ailleurs, l'histoire nous montre que, à différents moments, des pays peuvent voir leur monnaie fluctuer d'un extrême à l'autre, tantôt en s'appréciant, tantôt en se dépréciant.

L'étude documentaire réalisée par le Secrétariat l'année dernière donne quelques enseignements concernant la relation entre les taux de change et le commerce.

L'étude indique que, en moyenne, la volatilité des taux de change a un effet négatif, même s'il n'est pas très marqué, sur le flux des échanges.  La volatilité des taux de change accroît le risque commercial, fait apparaître des coûts liés à l'incertitude, et peut avoir une influence sur la décision d'entrer ou non sur des marchés étrangers.  En d'autres termes, la volatilité peut affecter l'allocation des ressources.  L'ampleur de ces effets dépend d'un certain nombre de facteurs, y compris de l'existence d'instruments de couverture, de la structure de la production (par exemple, la prédominance de petites entreprises), et du niveau d'intégration économique entre les pays.  Par exemple, il est bien connu que des entreprises exportatrices ayant accès à des instruments de couverture peuvent être moins “sensibles” que d'autres qui subissent les fluctuations extérieures des taux de change.  Comme je l'ai déjà indiqué, l'effet des fluctuations des taux de change est aussi atténué par la présence d'intrants importés, qui compensent l'incidence des changements de taux de change sur la fixation des prix des produits exportés.

On peut aller plus loin en disant qu'une entreprise qui n'a qu'un seul marché d'exportation et dont les recettes d'exportation dépendent de taux de change bilatéraux sera sans doute plus affectée que des entreprises qui sont présentes sur le marché mondial (où les mouvements à la hausse et à la baisse des divers taux de change peuvent s'annuler).  Les entreprises internationales ont aussi la possibilité de libeller les factures en monnaie locale et la capacité d'absorber dans les marges de profit les pertes dues aux variations des taux de change et autres facteurs.

En définitive, il semble que les entreprises les plus sensibles ne sont pas les grandes, mais plutôt les petites.  En outre, les études empiriques tendent à constater un effet significatif surtout dans le cas du commerce avec des voisins proches, notamment lorsque les économies sont très intégrées.  Par exemple, l'étude de 2004 du FMI indique clairement que la volatilité des taux de change au sein de l'Union européenne, avant l'avènement de l'euro, a eu une incidence importante sur les prix relatifs des Membres.

Les désalignements des cours de change, c'est-à-dire le fait que les taux de change nominaux s'écartent durablement de leurs valeurs d'équilibre, sont également censés avoir des effets à court terme dans les modèles où il existe une rigidité des prix.  Mais l'impact exact n'est pas clair et dépend des caractéristiques spécifiques de l'économie.  Cela inclut, entre autres choses, la monnaie dans laquelle les producteurs nationaux facturent leurs produits et la structure des échanges (par exemple, le rôle important des chaînes de production mondiales).  Du côté empirique, la complexité de la relation entre les désalignements de taux de change et le commerce donne lieu à des constats mitigés — le point de savoir si les désalignements modifient le système des prix relatifs d'un pays, du moins de façon suffisamment durable et suffisamment importante pour générer un transfert de ressources ou avoir des effets quantitatifs, n'est pas toujours clair.

Par exemple, on constate parfois qu'une sous-évaluation de la monnaie a un impact positif sur les exportations, mais la présence, la dimension et la persistance de ces effets divergent selon les études.  Ces effets, lorsqu'ils existent, sont supposés disparaître à moyen ou à long terme, sauf si une autre distorsion caractérise l'économie.

 

Les leçons politiques: nécessité d'une plus grande cohérence des politiques générales

La stabilité des taux de change est nécessaire au commerce

En affaires, le problème est celui de la volatilité excessive – c'est-à-dire des situations dans lesquelles les taux de change se comportent de façon désordonnée et ne s'ajustent pas aux fondamentaux de l'économie.  Le système d'échanges internationaux institué à Bretton Woods correspondait à un système d'ajustement ordonné des taux de change réels.  Le système, bien qu'il ne soit pas idéal, a été maintenu.  Au moins, il y avait un système, qui donnait l'impression qu'il existait une gouvernance organisée du système monétaire international.  C'est ce qui nous fait défaut aujourd'hui.

 

La question des taux de change n'est pas nouvelle pour le GATT/l'OMC

Le FMI et le GATT ont été créés pour répondre à un manque de coordination des politiques économiques pendant la Grande dépression économique — ces nouvelles institutions visaient à traiter la politique commerciale et la politique de change comme une question d'intérêt commun, grâce à l'introduction de disciplines visant à éviter les dévaluations compétitives, à maintenir la stabilité des taux de change, à atténuer les crises de la balance des paiements et à lutter contre le protectionnisme.  Les systèmes monétaires et commerciaux internationaux étaient d'emblée liés par un ensemble cohérent de règles visant une libéralisation progressive des échanges et des paiements.

L'article XV du GATT exigeait des Membres qu'ils collaborent avec le FMI en matière de liberté des changes et du commerce ou de restrictions y relatives.  Les Membres sont tenus de s'abstenir de toute mesure de change qui irait à l'encontre de l'objectif des dispositions du GATT et de toute mesure commerciale qui serait contraire aux dispositions des Statuts du FMI.

Les dispositions du GATT prenaient en considération deux éléments:  1) l'attachement de la communauté du commerce à la stabilité des taux de change;  2) la nécessité pour cette communauté de s'assurer que le système commercial ne soit pas entravé par l'utilisation anarchique des restrictions de change ou de taux de change multiples.

Ces dispositions font encore partie de notre recueil de règles.  Mais elles n'ont pas été interprétées et il reste à savoir ce qu'elles signifient aujourd'hui, dans le contexte de l'OMC et non de Bretton Woods.  Toutefois, le cadre institutionnel repose toujours principalement sur la cohérence — et non sur le conflit — entre les deux systèmes.

Depuis la fin du système de Bretton Woods, la communauté du commerce appelle constamment à une plus grande stabilité des taux de change et à des ajustements appropriés de la balance des paiements.  C'était déjà le cas dans la Déclaration Ministérielle de 1973 lors de l'ouverture du Tokyo Round, ainsi qu'en 1994, 20 ans plus tard, dans la Déclaration Ministérielle sur la contribution de l'OMC à une plus grande cohérence dans l'élaboration des politiques économiques.

 

La politique commerciale ne peut pas apporter une réponse à elle seule

Lorsque je relis le texte de 1994, je suis frappé par la sagesse des auteurs.  Ce texte souligne, d'une part, (je cite) que “[u]ne plus grande stabilité des taux de change, grâce à davantage d'ordre dans les conditions économiques et financières fondamentales, devrait contribuer à l'expansion du commerce, à la croissance et au développement durables et à la correction des déséquilibres extérieurs”;  d'autre part, les Ministres “[ont reconnu] que des problèmes qui [avaient] leur origine dans d'autres domaines que le commerce ne [pouvaient] pas être résolus par des mesures prises seulement dans le domaine du commerce”.

Cela veut dire qu'un système commercial international qui vise à obtenir une plus grande stabilité des taux de change et à corriger les déséquilibres contribue à l'expansion du commerce.  Dans le même temps, les mesures commerciales ne peuvent pas corriger les déséquilibres politiques dans d'autres domaines et ne peuvent pas apporter une réponse à des préoccupations qui ne relèvent pas de la politique commerciale.  Des mesures commerciales adoptées à titre de rétorsion ouvriraient la voie à une surenchère protectionniste.

Il est clair que, sauf pour les cambistes, les mouvements erratiques des taux de change sont un facteur de discorde dans le système commercial d'aujourd'hui.  Cependant, il faut reconnaître leur influence dans l'élaboration de la politique commerciale, notamment parce que les variations des taux de change peuvent faire remonter ou faire diminuer le niveau de protection souhaité ou perçu par les opérateurs nationaux.  Le maintien de niveaux de protection à la frontière convenus multilatéralement constitue sans aucun doute un objectif légitime de politique commerciale.  Les niveaux de protection souhaités sont négociés par les Membres dans le cadre d'engagements à long terme — précisément parce qu'il est nécessaire que les politiques générales établissent des conditions d'accès prévisibles pour les producteurs et les négociants.

Dans le même temps, on peut se demander s'il est nécessaire d'ajuster les niveaux de protection à long terme en fonction des fluctuations à court terme, voire des désalignements, des taux de change.  Comme l'étude documentaire semble l'indiquer, les taux de change peuvent avoir une influence uniquement sur le court terme, mais pas sur le long terme, sauf s'il existe des dysfonctionnements importants du marché.  Cela conduit à se poser la question de savoir si la protection à la frontière sur le long terme ne devrait pas être envisagée à la lumière de l'évolution des taux de change sur le long terme plutôt que sur leur évolution à court terme. 

 

Le système de l'OMC ne peut pas tout résoudre

C'est pourquoi il est nécessaire que la communauté internationale avance sur la question de la réforme du système monétaire international.  Les tentatives unilatérales visant à changer ou à maintenir le statu quo ne fonctionneront pas.  Nous avons besoin d'un système monétaire international qui soutienne l'investissement transfrontières et une meilleure répartition des capitaux entre les nations et qui “facilite le commerce international” — comme il est indiqué dans les objectifs du Fonds monétaire international.

Ce dont nous avons besoin, c'est d'un système monétaire mondial qui inspire confiance et offre la stabilité et qui exerce une surveillance plus efficace sur les taux de change.  Un système qui permet de répondre aux déséquilibres mondiaux qui risquent de mettre en danger la stabilité.

Le commerce ne peut pas servir de bouc émissaire pour expliquer les écueils et les limites du système monétaire international, ou du non-système actuel.  Le système de l'OMC, ses politiques et ses règles ne permettront pas de résoudre les principales questions macro-économiques qui influent sur la tenue des monnaies dans le monde.  Les règles de l'OMC ne permettront pas de définir la structure de la consommation ou de l'épargne sur le plan intérieur, de résoudre les questions liées à la compétitivité des branches de production nationales, elles ne détermineront pas les taux d'intérêt nationaux, elles ne permettront pas de mettre en place une surveillance prudentielle appropriée du système financier.

Toutes ces questions requièrent un certain degré de coopération macro-financière associé à des politiques nationales appropriées, lesquelles ne relèvent pas de la compétence de l'OMC.  Dans le climat d'instabilité actuelle, nous devons nous assurer que le système de l'OMC ne s'effondre pas sous le poids d'attentes démesurées.

Saisissons l'occasion qui nous est donnée, au cours des deux prochains jours, pour renforcer nos connaissances, échanger nos données d'expérience mutuelles en matière de politique générale, et mieux comprendre les frontières entre les politiques commerciales et financières, et ce, de façon constructive et rationnelle.  Si nous y parvenons au cours de ce séminaire, nous aurons fait un pas dans la bonne direction.

Je vous remercie de votre attention.

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