ALLOCUTIONS — DG NGOZI OKONJO-IWEALA
Pour en savoir plus
Monsieur le Recteur Safoev,
Chers membres du corps enseignant, membres du personnel, étudiants et autres membres de la communauté universitaire,
Mesdames et Messieurs,
Je tiens à vous remercier de l'immense honneur que vous me faites. Chaque diplôme honoraire qui m'est décerné est spécial. Celui-ci revêt une importance particulière pour moi en raison des liens que l'histoire de l'Université d’économie mondiale et de diplomatie entretient avec celle de l'Ouzbékistan moderne, et avec l'Organisation mondiale du commerce.
L'Ouzbékistan a une histoire ancienne, mais c'est un jeune pays, qui a retrouvé son indépendance en 1991. Cette université, qui a été fondée à peine un an plus tard, a joué un rôle central dans les efforts déployés par le pays pour se faire une place dans un ordre international en mutation — et dans l'économie mondiale.
Un effort en ce sens a été la décision, en 1994, de demander à accéder à l'OMC. Après 15 ans de pause, le gouvernement a relancé le processus en 2020.
J'ai eu le privilège d'observer en personne les réformes et les activités de renforcement institutionnel menées par l'Ouzbékistan au fil des années. Lorsque j'étais Directrice générale de la Banque mondiale, l'Asie centrale faisait partie de mon portefeuille de responsabilités, et je me suis rendue dans la région en cette qualité en 2010.
En matière de politique commerciale comme en ce qui concerne d'autres aspects des relations internationales, les États ont besoin de personnel formé pour défendre leurs intérêts. L'objectif de cette université est que l'Ouzbékistan dispose de personnes compétentes dans les domaines de l'économie internationale, des relations internationales et du droit international.
Je peux vous assurer que l'Université a une incidence visible, y compris pour des personnes extérieures comme moi-même.
Depuis mon arrivée ici, à Tashkent, j'ai été accompagnée par le formidable et dynamique négociateur en chef pour l'accession de l'Ouzbékistan à l'OMC, M. Azizbek Urunov, qui est diplômé de cette université.
Depuis qu'il a pris ses fonctions, M. Urunov travaille sans relâche pour accélérer les progrès vers une conclusion positive du processus. La semaine dernière encore, il s'est rendu à Genève avec le Vice-Premier Ministre et d'autres hauts fonctionnaires pour assister à une réunion du Groupe de travail de l'accession de l'Ouzbékistan.
D'après mes informations, M. Urunov est l'un des nombreux diplômés de cette université qui s'efforcent de soutenir l'accession de l'Ouzbékistan à l'OMC. Je crois également savoir que l'Assistante auprès du Président, Mme Saida Mirziyoyeva, a elle aussi étudié dans cette université. Par ailleurs, l'Université a le privilège d'avoir une éminente personnalité comme Recteur et d'accueillir le Programme de chaires de l'OMC en son sein. Nous sommes très fiers de mettre en œuvre ce programme ici et nous nous réjouissons à la perspective d'aider la chaire à faire progresser certaines des nouvelles idées qui ont été avancées pour poursuivre l'expansion de vos connaissances et de vos activités de recherche dans le domaine de l'OMC. J'aimerais revenir sur une remarque que le Recteur a faite hier, lors de notre discussion, qui m'a parue très intéressante et que je juge bon de répéter à ses étudiants. M. le Recteur, j'ai beaucoup apprécié ce que vous avez dit sur le commerce, à savoir qu'il ne s'agit pas uniquement d'un échange de biens et de services. Le commerce, c'est aussi un échange d'idées et de valeurs. L'OMC repose sur cette vocation et sur ce sens des valeurs: nous sommes centrés sur les personnes et travaillons pour les personnes. Pour nous, c'est un aspect fondamental.
Aujourd'hui, je m'efforcerai d'expliquer pourquoi l'Organisation mondiale du commerce est importante en cette période de tensions géopolitiques et de pressions protectionnistes, pourquoi le monde a besoin d'une OMC solide et efficace, et pourquoi il est important pour des pays comme l'Ouzbékistan et les 21 autres pays candidats à l'accession de rejoindre l'Organisation.
Je me pencherai aussi sur la manière dont l'OMC peut collaborer avec l'Ouzbékistan et d'autres pays d'Asie centrale pour étudier les défis auxquels ils font actuellement face, en favorisant une plus grande inclusion socioéconomique, en créant des emplois et en développant l'économie, et bien entendu en traitant les questions liées aux changements climatiques.
J'aimerais commencer par quelques notions de base sur l'OMC.
Nos 164 Membres — qui seront bientôt au nombre de 166 — représentent plus de 98% du commerce et du PIB au niveau mondial.
- Pour l'Ouzbékistan, qui, pendant l'âge d'or de la Route de la soie, se trouvait au cœur du mouvement des marchandises, des idées et des personnes sur le territoire eurasiatique, l'accession à l'OMC représenterait un retour aux sources: une réintégration dans le système économique mondial.
Le rôle fondamental de l'OMC consiste à rendre le commerce mondial ouvert, équitable, stable et prévisible, ainsi qu'à fonder les relations commerciales mondiales sur des règles plutôt que sur des rapports de force.
Les Membres de l'OMC négocient et obtiennent un accès à leurs marchés respectifs selon des règles prévisibles. Chaque Membre de l'OMC s'engage à maintenir en-dessous de certains taux plafonds ses droits de douane sur différents produits et à appliquer les mêmes taux de droits d'importation à tous les autres Membres. Cela contribue à réduire les incertitudes et, par conséquent, les coûts liés à la politique commerciale.
Ces règles ont une portée considérable. En 2023, la valeur du commerce mondial était de 30 400 milliards d'USD (un peu plus de 24 000 milliards d'USD correspondaient au commerce des marchandises, et le reste au commerce des services) dans une économie mondiale dont la valeur était d'environ 100 000 milliards d'USD. Malgré la multiplication des accords bilatéraux et régionaux et la récente progression des mesures commerciales unilatérales, plus de 75% du commerce mondial des marchandises continue d'être mené selon les conditions tarifaires de la “nation la plus favorisée”, que les gouvernements accordent à tous les Membres de l'OMC.
Les règles de l'OMC relatives aux normes de santé et de sécurité ainsi qu'aux règlements techniques (Accord sur les mesures sanitaires et phytosanitaires et Accord sur les obstacles techniques au commerce) permettent de protéger les consommateurs tout en faisant en sorte que ces prescriptions ne soient pas utilisées à mauvais escient pour entraver la concurrence des importations.
Les règles additionnelles de l'OMC, telles que l'Accord sur la facilitation des échanges, réduisent les formalités administratives et les coûts, ce qui facilite la vie des importateurs et des exportateurs. Cela est particulièrement important pour les nations sans littoral et les nations doublement enclavées, étant donné que les marchandises doivent transiter par d'autres pays pour entrer sur leur territoire ou accéder aux marchés mondiaux.
En pratique, le statut de Membre permettrait aux exportateurs ouzbeks d'accéder à des marchés étrangers à des conditions tarifaires prévisibles, dans cette région et dans le reste du monde. En ayant la certitude que leur accès aux marchés ne prendrait pas brusquement fin, ils pourraient investir et embaucher pour accroître leur production destinée à l'exportation.
Les importateurs ouzbeks seraient en mesure de se procurer des produits et des biens intermédiaires là où ils trouveraient le meilleur rapport qualité-prix, sans devoir faire face à des majorations inattendues des droits de douane. Les ménages et les entreprises bénéficieraient de l'accession à l'OMC.
Au sein de l'Organisation, nous nous efforçons d'établir des conditions de concurrence équitables pour la production et le commerce du coton en essayant de réduire les subventions et autres distorsions; néanmoins, pour être franche, comme je l'ai dit à certains membres du corps enseignant avant d'entrer, nous n'avons pas accompli suffisamment de progrès sur ce point et je suis impatiente de voir les choses avancer, car il s'agit d'un domaine très important. S'il accédait à l'OMC, l'Ouzbékistan, qui est un grand producteur de coton, deviendrait une nouvelle voix importante dans les débats sur la réduction des distorsions et des subventions dans la production de coton.
Comme tous les pays qui ont cherché à accéder à l'OMC depuis qu'elle a été créée sous sa forme institutionnelle actuelle, il y a trente ans, l'Ouzbékistan suit un processus d'accession exigeant.
- Les candidats doivent réaliser d'importantes réformes structurelles, allant de la réduction des droits de douane et des obstacles non tarifaires à l'élimination progressive des subventions à l'exportation, en passant par la transformation de la façon dont les entreprises d'État opèrent, la publication de décrets relatifs au commerce et l'établissement de tribunaux indépendants chargés d'examiner les mesures administratives. En résumé, les réformes qui favorisent les échanges et la concurrence dans l'économie peuvent accroître l'efficacité et réduire les coûts.
- Pour mentionner un exemple de la réunion tenue par le Groupe de travail la semaine dernière à Genève, les Membres de l'OMC ont félicité l'Ouzbékistan pour ses travaux techniques et ses efforts de réforme; ils ont aussi demandé que des réformes complètes soient menées, y compris en ce qui concerne les subventions et la fiscalité, ainsi que les règlements techniques et les prix minimaux à l'importation.
Les réformes de ce type peuvent s'avérer difficiles sur le plan politique, étant donné que de puissants groupes d'intérêt nationaux sont souvent les premiers affectés par ces changements. On peut donc vivement féliciter S.E. M. le Président de la République d'Ouzbékistan d'avoir publié, il y a quelques jours seulement, un important décret sur des mesures visant à accélérer encore les réformes du marché et à supprimer ainsi bon nombre des obstacles à l'accession du pays à l'OMC. J'aimerais remercier le Vice-Premier Ministre, M. Khodajev, et le négociateur en chef, M. Urunov, ainsi que l'ensemble de l'équipe, d'avoir travaillé sans relâche pour ouvrir la voie à ce décret très important. Je l'ai reçu alors que je montais à bord de l'avion à Almaty et, lorsque je l'ai lu, j'ai pensé qu'il s'agissait d'un excellent cadeau de bienvenue.
D'après les analyses, l'accession — et les réformes qui l'accompagnent — génère de substantiels dividendes économiques. Les économistes de l'OMC ont constaté que les Membres ayant suivi le processus d'accession après 1995 — et pris les engagements de réforme exigeants en lien avec ce processus — ont enregistré des taux de croissance nettement plus élevés après l'accession et connu des investissements bien plus importants que les Membres ayant accédé pendant les 15 années antérieures à 1995. Les experts estiment que les économies accédant à l'OMC ont enregistré une croissance supérieure de 1,5 point de pourcentage à celle qu'elles auraient affiché sans les réformes et les engagements liés à l'accession. “Une croissance supérieure de 1,5 point de pourcentage”, c'est très significatif.
Les analyses montrent que le difficile processus d'accession contribue aussi à améliorer considérablement les conditions de l'activité des entreprises. Les pays qui ont accédé à l'OMC entre 2004 et 2014 ont enregistré des progrès majeurs dans des domaines comme la création d'entreprise, l'obtention de prêts et le commerce transfrontières. Des améliorations notables apportées aux réglementations commerciales ont permis de réduire les coûts de l'activité commerciale, ce qui a facilité l'essor des entreprises nationales tout en contribuant à instaurer des conditions équitables pour tous les acteurs économiques, y compris les petites et moyennes entreprises. La participation aux chaînes de valeur mondiales tend également à s'accélérer au cours des années qui suivent l'accession.
Les anecdotes racontées par les Membres ayant récemment accédé montrent que les engagements difficiles peuvent s'avérer payants.
Je viens de me rendre au Kazakhstan, et d'après les fonctionnaires kazakhs, les engagements en matière d'accès aux marchés pour les services que leur pays a pris dans le cadre de son accession à l'OMC sont allés de pair avec sa politique de promotion de l'investissement visant à accroître les investissements étrangers directs dans des secteurs de l'économie autres que les industries extractives. Cela a favorisé la création d'emplois et la diversification de l'économie après l'accession du Kazakhstan à l'OMC, à la fin de 2015. L'investissement étranger direct dans le secteur kazakh des technologies de l'information et de la communication a augmenté, pour atteindre un taux annuel moyen de près de 18% entre 2017 et 2023, contribuant ainsi à la réduction marquée des prix des télécommunications et à un meilleur accès numérique. En fait, selon une estimation, le prix moyen du haut débit au Kazakhstan est le deuxième plus bas au monde.
Durant son processus d'accession, la RDP lao — un autre Membre de l'OMC sans littoral, qui se trouve, lui, bien plus loin d'ici que le Kazakhstan — a simplifié et automatisé ses procédures de dédouanement à la frontière, en plus de les avoir rendu plus transparentes grâce à un portail en ligne. Les changements introduits ont contribué à réduire sensiblement les délais d'importation et d'exportation, ce qui a rendu les échanges plus rapides et plus faciles.
L'idée que je souhaite défendre ce matin est la suivante: la croissance est, certes, un aspect important, mais le besoin d'une OMC solide et efficace va au-delà de l'impulsion qu'elle peut donner à la production économique.
Le système commercial fondé sur des règles a été un important facteur dans la résilience affichée par le commerce mondial au cours des crises que nous avons traversées ces dernières années. Le commerce des marchandises et surtout le commerce des services affichent des niveaux qui sont largement supérieurs aux niveaux enregistrés avant la pandémie et, dans l'ensemble, proches de records absolus. Sans cette résilience, la détresse économique des populations et la colère politique auraient été encore plus prononcées.
Pensez à quelques-uns des plus grand défis que le monde va devoir relever: la lutte contre les changements climatiques, la préparation et la réponse aux pandémies, la promotion de l'inclusion sociale, et la garantie de l'accès aux produits alimentaires et à d'autres produits de première nécessité dans un monde de plus en plus sujet aux chocs. Le commerce fait partie de la solution à tous ces défis.
Prenons le commerce et la crise climatique.
- Les économies d'échelle et les pressions concurrentielles associées aux chaînes d'approvisionnement transfrontières ont contribué à réduire les coûts de l'énergie verte. Le commerce est nécessaire pour transférer les technologies à faibles émissions de carbone vers tous les pays qui en ont besoin.
- La capacité à importer des technologies éoliennes et solaires à moindre coût aidera l'Ouzbékistan à atteindre l'objectif de faire passer, d'ici à 2030, la part des énergies renouvelables dans le bouquet énergétique national à 25%.
- Sur ce point, les perspectives sont particulièrement réjouissantes. Selon l'Agence internationale de l'énergie, l'Ouzbékistan dispose, je cite, d'un “potentiel considérable en matière d'énergies renouvelables”, dont une part importante correspond à l'énergie solaire. Cela ouvre la porte à la production d'hydrogène vert — et le gouvernement et l'USAID sont en train de collaborer pour mettre en place une plate-forme de renforcement des compétences de la main-d'œuvre à cette fin. Lorsque l'énergie et les combustibles propres sont abondants, on peut tirer parti de l'“avantage comparatif vert” pour développer des industries tournées vers l'exportation, dans des secteurs comme celui des minéraux essentiels, qui sont bons pour l'économie et l'environnement.
Je reviendrai sur ce point dans un instant, mais j'aimerais d'abord souligner que le commerce nous a également aidés à surmonter d'autres crises au cours des dernières années. Les vaccins contre la COVID-19 ont été fabriqués via des chaînes d'approvisionnement qui traversaient pas moins de 19 pays. Les mouvements transfrontières de produits alimentaires, depuis des pays dotés de ressources abondantes vers des pays dans le besoin, ont aidé les pays à faire face à des conditions météorologiques extrêmes.
Tous ces gains actuels et ces potentiels gains à venir sont en péril en raison des pressions protectionnistes, des troubles géopolitiques et des tensions relatives au subventionnement, à la tarification du carbone et à d'autres politiques.
La coopération internationale peut aider à maîtriser ces tensions et à exploiter pleinement le potentiel du commerce pour répondre aux difficultés auxquelles nous sommes confrontés. En tant qu'instance du commerce mondial, l'OMC est une enceinte fondamentale pour encourager l'action collective et permettre aux Membres de saisir les possibilités qui découlent de ces difficultés. C'est pour cette raison que l'Ouzbékistan et d'autres pays devraient avoir voix au chapitre.
C'est la perspective d'aider les Membres de l'OMC à utiliser le commerce pour améliorer la vie et les moyens de subsistance des populations qui m'a motivée à me porter candidate au poste de Directrice générale. Si telle n'est pas l'image que vous vous faisiez de l'OMC, réfléchissez-y à nouveau: le préambule de nos accords fondateurs dispose que l'objectif de l'Organisation est d'utiliser le commerce pour relever les niveaux de vie, créer des emplois et promouvoir le développement durable; en d'autres termes, comme je l'ai dit précédemment, d'utiliser le commerce pour aider les populations et la planète.
Je suis fière de pouvoir dire qu'au cours des deux dernières années, les Membres de l'OMC ont montré qu'ils pouvaient répondre aux crises et fournir des biens publics mondiaux. L'accord sur la réduction des subventions à la pêche préjudiciables conclu lors de notre douzième Conférence ministérielle, en juin 2022, contribuera à atténuer la pression exercée par la surpêche sur les stocks marins. La décision d'exempter des restrictions à l'exportation les achats effectués par le Programme alimentaire mondial à des fins humanitaires a permis à ce dernier de fournir plus facilement des produits alimentaires à des populations comptant parmi les plus vulnérables au monde.
Néanmoins, il reste beaucoup à faire, et des possibilités intéressantes s'offrent à l'Ouzbékistan et à d'autres pays d'Asie centrale dans ce cadre.
La pandémie de COVID-19 et la guerre en Ukraine nous ont toutes deux fait prendre conscience que l'organisation des chaînes d'approvisionnement internationales présentait de véritables faiblesses. Certains ont avancé que les pays devraient réagir en essayant de tout produire et de tout cultiver sur leur propre territoire, ou sur le territoire d'un cercle restreint de pays amis. Cette pratique est dénommée “relocalisation”, “relocalisation dans des pays amis” ou “relocalisation dans des pays voisins”.
Toutefois, le fait est que les perturbations que nous avons observées sont moins dues au commerce en tant que tel qu'à une concentration excessive dans le cas de quelques produits et flux d'approvisionnement. Si vous placez tous vos œufs dans le même panier, vous les rendez plus vulnérables aux chocs, y compris si ce panier se trouve dans votre pays d'origine.
À l'OMC, nous défendons l'idée selon laquelle la réponse idoine aux problèmes observés ne passe pas par la “démondialisation” mais par la “remondialisation”, et je vous demande de retenir ce mot: “remondialisation”. La remondialisation consiste à approfondir, à diversifier et à déconcentrer les réseaux d'approvisionnement pour intégrer des endroits et des personnes qui se trouvent actuellement en marge de la division mondiale du travail; des endroits qui se trouvaient aussi en marge de la première vague de mondialisation, y compris l'Asie centrale. Je voudrais donc que tous les étudiants présents retiennent ce mot. Nous ne devons pas démondialiser mais remondialiser.
La remondialisation permettrait de faire d'une pierre plusieurs coups: réduire les goulets d'étranglement, améliorer la résilience face aux chocs et, surtout, renforcer la croissance et la création d'emplois dans des pays qui n'ont jusqu'à présent pas assez bénéficié des avantages du commerce mondial.
La remondialisation est déjà en cours puisque les entreprises cherchent à réduire les coûts et à maîtriser les risques en se tournant vers de nouveaux fournisseurs dans d'autres pays.
L'Ouzbékistan peut tirer profit de cette remondialisation si ses réseaux de transport sont renforcés de manière à en faire un pays relié par voie terrestre plutôt qu'un pays enclavé. Les investissements et le soutien politique croissants en faveur du corridor médian (le réseau d'axes routiers, ferroviaires et maritimes qui relie la Chine aux marchés européens par le biais de l'Asie centrale, de la mer Caspienne, du Caucase et de la Türkiye) représentent une avancée positive à cet égard. En réponse aux conflits en Ukraine et au Moyen-Orient, de nombreux pays et entreprises s'efforcent de diversifier les routes commerciales, ce qui crée des débouchés dans la région. Le commerce le long du corridor a presque été multiplié par 10 en l'espace de 3 ans, passant de 350 000 tonnes en 2020 à 3,2 millions de tonnes en 2022, selon l'Association pour la route internationale de transport transcaspienne. L'intérêt pour d'autres corridors transcaspiens s'accroît également, et il a été proposé, comme vous le savez tous, d'établir une route depuis la Chine, passant par la République kirghize et l'Ouzbékistan.
Bien que l'Ouzbékistan soit adjacent au corridor médian plutôt que situé directement sur sa trajectoire, une part considérable de son commerce des marchandises passe par ce corridor. De ce fait, il a tout intérêt à renforcer l'efficacité le long du corridor médian ainsi que ses propres liens avec ce réseau. Dans un rapport paru en avril, la Banque mondiale a signalé que les délais d'attente à la frontière entre le Kazakhstan et l'Ouzbékistan étaient de trois jours et a appelé à établir une nouvelle liaison ferroviaire entre ces deux pays.
La Banque mondiale estime qu'en accroissant les investissements et en appliquant des mesures d'efficacité, les temps de trajet le long du corridor médian pourraient être réduits de moitié et les flux commerciaux multipliés par trois d'ici à 2030. Pour atteindre cet objectif, l'infrastructure matérielle doit être complétée par ce que l'on pourrait appeler une “connectivité au niveau des politiques commerciales”, notamment en rendant les passages de frontière et les procédures à la frontière aussi fluides que possible. L'Accord de l'OMC sur la facilitation des échanges offre un cadre pour favoriser cette connectivité et peut être utilisé pour harmoniser les procédures douanières et de transit sur la base des meilleures pratiques internationales. Notre Mécanisme pour l'AFE peut aider les gouvernements à définir les besoins en matière de mise en œuvre et à trouver des partenaires pour mener des réformes qui réduiraient les délais d'attente aux frontières et les coûts le long du corridor.
L'économie ouzbèke se porte bien: la croissance du PIB devrait être supérieure à 5% au cours des trois prochaines années, alors que les taux moyens mondiaux et régionaux sont proches de 3%. Ces résultats sont louables, mais il ne saurait être question de relâcher les efforts. Le maintien d'un cadre macroéconomique solide sera fondamental pour continuer d'obtenir de bons résultats économiques. La réduction des coûts du commerce contribuerait à améliorer ces résultats encore davantage en permettant à l'Ouzbékistan de tirer parti des possibilités offertes sur les marchés internationaux.
Le pays peut bénéficier de la demande internationale croissante de minéraux essentiels importants pour la transition verte et la transition numérique, tels que le cuivre, le tungstène, l'or, etc. Le mois dernier, l'Ouzbékistan a conclu un mémorandum d'accord sur un partenariat stratégique avec l'UE en ce qui concerne les matières premières essentielles, et il est aussi courtisé par les États-Unis et le Royaume-Uni. Comme je l'ai mentionné précédemment, au vu de son potentiel en matière d'énergies renouvelables et d'hydrogène vert, l'Ouzbékistan est bien placé pour développer les chaînes de valeur des minéraux essentiels, de l'extraction et la transformation à la fabrication de produits finis, et pour mener ces activités à forte intensité d'énergie en utilisant des sources d'énergie propres et écologiquement durables.
À l'OMC, nous encourageons une diversification accrue et la déconcentration des chaînes d'approvisionnement de minéraux essentiels dans le cadre de notre plaidoyer en faveur de la remondialisation. Je sais que l'Ouzbékistan attend avec intérêt de pouvoir fabriquer des produits finis, éventuellement en coopération avec d'autres pays d'Asie centrale.
Avant de conclure, j'aimerais mettre en avant un autre type de connectivité avec les marchés internationaux, sur lequel l'enclavement n'a pas d'influence. Comme vous l'avez peut-être deviné, je veux parler de la connectivité numérique. Le commerce des services fournis par voie numérique est le segment du commerce mondial le plus dynamique; sa valeur a quadruplé depuis 2005 pour atteindre 4 250 milliards d'USD l'année dernière. Les échanges de ces services fournis via les réseaux informatiques, qui vont de la transmission de vidéos en continu aux services informatiques fournis à distance, sont devenus un moteur majeur du commerce, de la croissance et des possibilités d'emploi.
Le secteur ouzbek des technologies se développe — on peut notamment mentionner le commerce électronique, les technologies financières et l'entreprise de livraison de produits alimentaires Uzum, qui est apparemment devenue la première “licorne” du pays en début d'année — et les marchés internationaux pourraient contribuer à stimuler cette croissance. En fait, nous savons déjà que c'est possible. La valeur des services fournis par voie numérique exportés par l'Ouzbékistan est passée de 345 millions d'USD en 2021 à 1,66 milliard d'USD en 2022. Bien que cette augmentation ait principalement été liée aux activités de programmeurs russes et que la valeur des exportations soit retombée à 903 millions d'USD en 2023, soit une baisse de près d'un milliard, on voit bien que l'Ouzbékistan est une base viable à partir de laquelle les services fournis via les réseaux informatiques peuvent être exportés. Ce secteur peut être développé en tirant parti des ingénieurs qualifiés et des ressources humaines compétentes dont vous disposez ici.
Une croissance tirée par la technologie serait logique pour la région d'origine d'al-Khwarizmi, mathématicien du IXème siècle dont le nom a donné un mot fondamental pour la transformation numérique: algorithme.
Excellences, Mesdames et Messieurs, permettez-moi de conclure.
Le commerce ne peut pas, à lui seul, résoudre les problèmes qui se posent dans notre monde agité, mais il peut contribuer à fournir des solutions. L'OMC continue de jouer un rôle précieux pour maintenir les marchés ouverts et offrir aux gouvernements un cadre qui permet de surmonter les divergences géopolitiques afin de maîtriser les tensions et, dans la mesure du possible, de trouver des moyens d'avancer. Ce qui est intéressant ici, c'est que même les nombreuses difficultés auxquelles le commerce mondial est confronté aujourd'hui sont porteuses de possibilités, y compris les possibilités que j'ai décrites pour l'Ouzbékistan et ses voisins régionaux. La conclusion de ce processus d'accession contribuerait aux efforts déployés par l'Ouzbékistan pour saisir ces possibilités de croissance, de développement et de création d'emplois. Travaillons donc ensemble pour faire aboutir l'accession de l'Ouzbékistan.
En tant que membre honoris causa de cette université, je me réjouis déjà de ma prochaine visite sur ce campus. D'ici là, peut-être l'Ouzbékistan sera-t-il devenu le 167ème Membre de l'OMC!
Merci beaucoup.
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