NOUVELLES: ALLOCUTIONS — DG PASCAL LAMY


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Mesdames et Messieurs,

Je suis à la fois honoré et ému d’être avec vous dans la “bilim kenti,” la cité du savoir et de la science.

“Honoré” en effet, car c’est avec le plus profond sentiment d’humilité que je me présente devant vous aujourd’hui, dans ce temple de la connaissance, pour évoquer la place de l’Organisation mondiale du commerce dans l’architecture de la gouvernance mondiale. Ce sont les chercheurs, les scientifiques et les universitaires comme vous qui permettent au monde d’engager une réflexion plus approfondie sur l’aboutissement des trajectoires qu’il emprunte. Ce sont les bastions de la science, comme l’Université de Bilkent, qui nous permettent de prendre le recul nécessaire — en arrêtant l’horloge de nos tâches quotidiennes — pour voir où nous en sommes véritablement et déterminer la direction à prendre.

“Ému” en effet, car je me souviens encore du fondateur même de cette institution, İhsan Doğramacı, qui a contribué à la création de nombreux établissements publics d’enseignement supérieur et qui a été le recteur de l’Université d’Ankara, ainsi que le fondateur et le premier recteur de l’Université Hacettepe. C’était une personnalité éminente dans le monde de la connaissance et de l’éducation, et un ami proche de mon défunt beau-père. Je présente mes hommages aux membres de sa famille qui sont ici présents.

Parler de la gouvernance mondiale n’est pas une tâche facile, surtout dans notre monde actuel avec son cortège de turbulences économiques et de problèmes politiques. Depuis 2008, nous sommes plongés dans la crise économique la plus profonde que le monde ait connue depuis la Grande Dépression. Nous avons été témoins de troubles politiques — comme le Printemps arabe, non loin d’ici — dont les proportions auraient difficilement pu être imaginées. Il en est résulté des difficultés sociales et un chômage à grande échelle. Dans le même temps, le changement climatique a poursuivi sa progression, et des tsunamis et autres catastrophes naturelles que nous pensions relever du seul univers de la science-fiction se déroulent directement sous nos yeux.

Face à tout cela, il serait facile de baisser les bras de désespoir. Il serait facile de se sentir impuissant et dépassé. Mais l’histoire nous enseigne que c’est dans les moments de plus grande faiblesse que nous puisons notre plus grande force. L’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce — un accord charnière en matière de coopération économique et commerciale à l’échelle mondiale — est né des cendres de la Deuxième Guerre mondiale.

En effet, c’est dans le sillage de la catastrophe de la Deuxième Guerre mondiale qu’est née une alliance planétaire sans précédent entre des hommes d’État et des politiciens visionnaires désireux de créer un monde meilleur. De nombreuses organisations internationales sont nées juste après la guerre de la volonté d’hommes et de femmes traumatisés par la guerre et la destruction de construire un avenir fondé sur des normes éthiques plus élevées, sur un savoir scientifique plus approfondi et sur une architecture de gouvernance mondiale nettement meilleure. Je dirais que, globalement, ils ont réussi. Mais il reste des choses à faire car l’histoire ne s’arrête pas là. Nous amorçons simplement un autre chapitre de notre histoire collective.

Tandis que nous écrivions notre histoire, la mondialisation a atteint des niveaux sans précédent. Mais notre capacité à maîtriser cette mondialisation au moyen d’une gouvernance appropriée n’a certainement pas progressé au même rythme. Selon moi, le risque réside dans ce “déficit de gouvernance”.

 

Solide, liquide et gazeux?

Il m’est souvent arrivé de comparer les systèmes de gouvernance aux trois états de la matière. Le niveau national représente, selon moi, l’état solide. Le niveau international correspond à l’état gazeux. Et, entre les deux, il y a les efforts tendant vers une plus large intégration économique et politique à l’échelle régionale — par exemple l’Union européenne, à laquelle la Turquie a vocation de se joindre — et qui constituent selon moi l’état liquide.

Ce que je veux dire par là est que, de nos jours, notre chaîne de gouvernance s’affaiblit à mesure qu’elle s’élève et que se creuse la distance avec les citoyens. Nous devrions avoir pour objectif ultime de consolider nos structures de gouvernance tant sur le plan horizontal que sur le plan vertical. Pour ce faire, nous devons renforcer les liens entre les niveaux de gouvernance supérieurs et inférieurs. Dans le village mondial qui est le nôtre, les citoyens doivent être associés non seulement à la gouvernance locale, mais aussi à la gouvernance régionale et mondiale.

Quel que soit l’état de la matière, ce qu’il faut pour qu’un système de gouvernance fonctionne, c’est une combinaison de volonté politique, de capacité à prendre des décisions collectives et de responsabilité. Permettez-moi maintenant de vous présenter les quatre principes de la gouvernance mondiale ainsi que je les perçois.

 

L’État de droit et sa mise en œuvre

Le premier aspect que je tiens à souligner en ce qui concerne l’instauration de systèmes de gouvernance efficaces est l’importance de l’État de droit et des engagements ayant force exécutoire. La gouvernance mondiale doit être ancrée dans des règles et des engagements internationaux qui en favorisent et en assurent le respect. Ce principe est au centre du système commercial multilatéral, qui régit depuis plus de 60 ans les relations commerciales entre les nations et dont le système contraignant de règlement des différends permet d’assurer le respect. Il est également au centre de ce que la communauté internationale s’efforce d’accomplir en rapport avec le changement climatique: la conclusion d’un accord multilatéral par lequel les nations s’engagent à réduire leurs émissions de carbone, et des mesures d’accompagnement destinées à renforcer les capacités d’adaptation. De même, il est au centre de ce que la communauté internationale tente d’accomplir dans le domaine de la non-prolifération nucléaire. Des engagements ancrés dans un contexte multilatéral, qui peuvent faire l’objet d’un suivi et être assujettis à des systèmes efficaces de règlement des différends, et qui vont de pair avec un renforcement approprié des capacités.

 

Subsidiarité

Le deuxième aspect que je tiens à souligner est que la gouvernance mondiale doit respecter le principe de subsidiarité. Il s’agit de prendre les décisions au niveau où elles sont susceptibles d’avoir la plus grande efficacité. Le système international ne devrait pas être surchargé par des questions qui seraient traitées plus efficacement au niveau local, régional ou national.

 

Cohérence à l’interne

Le troisième principe que j’aimerais souligner est que “la cohérence commence par soi-même”. La cohérence relève, d’abord et avant tout, des membres des organisations internationales. Prenez l’Organisation des Nations Unies. Nous pouvons et nous devons faire en sorte que les Nations Unies soient “unies dans l’action”, mais pour cela il faut également que les membres “agissent à l’unisson” au sein des différentes organisations qui composent la famille de l’ONU.

 

Débat national sur les questions internationales

Le dernier principe que j’aimerais évoquer est le suivant: dans la mesure où le “demos” politique reste essentiellement national, la légitimité serait nettement renforcée si les questions internationales devenaient un volet plus large du débat politique national. De nos jours, l’exercice de la démocratie doit comporter une dimension internationale. Le fait que les citoyens élisent les gouvernements qui les représentent au sein des organisations internationales ne suffit pas en soi pour garantir la légitimité de ces organisations. Le fait que dans une organisation comme l’Organisation mondiale du commerce, les décisions sont prises par consensus, sur la base d’un pays une voix, n’est pas nécessairement suffisant pour assurer sa légitimité aux yeux des citoyens du monde. Il faut davantage que cela. Les acteurs nationaux — partis politiques, parlements, société civile, syndicats et citoyens — doivent faire en sorte que les questions faisant l’objet de débats et de décisions au “niveau mondial” soient d’abord explorées, de façon approfondie, au “niveau national”.

 

Le triangle de la cohérence

Malheureusement, la gouvernance mondiale est encore loin de cette structure idéale. Mais heureusement, pour une grande partie de ce que j’ai décrit, les choses bougent; cela se fait de manière progressive et non à la façon d’un big bang. La crise économique mondiale que nous connaissons actuellement a accéléré la transition vers une nouvelle architecture de la gouvernance mondiale, dans ce que j’ai appelé un “triangle de cohérence”.

Le premier côté de ce triangle est représenté par le G-20 — dont la Turquie fait partie en tant qu’économie émergente de premier plan — qui remplace l’ancien G-8 et qui assure le leadership politique et les orientations générales. Sur le deuxième côté, il y a les organisations internationales conduites par les membres, qui fournissent le savoir-faire spécialisé, que ce soit sous forme de règles, de politiques ou de programmes. Sur le troisième côté du triangle, on trouve le G-192 — les Nations Unies — qui assure le respect de la transparence.

Mon espoir est que, à plus long terme, tant le G-20 que les organisations internationales rendront compte à un “parlement” des Nations Unies. À cet égard, une refonte du Conseil économique et social pourrait étayer la résolution récemment adoptée sur la cohérence à l’échelle du système des Nations Unies. À terme, le G-20 pourrait même devenir une réponse à la nécessité de réformer le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies.

Une structure de ce type doit reposer sur un ensemble de valeurs et de principes fondamentaux. C’est précisément ce que la Chancelière allemande Angela Merkel a proposé en préconisant une Charte de l’activité économique durable. Il s’agit là d’un effort louable pour établir un “nouveau contrat économique mondial” visant à ancrer la mondialisation économique sur un socle de principes et de valeurs éthiques. Cela permettrait de renouveler la confiance des citoyens à l’égard de leurs décideurs, ce qui est essentiel au succès de la mondialisation.

Reconnaissons toutefois que ce “nouveau logiciel” de valeurs reste à mettre au point et que nous devons faire en sorte qu’il ne repose pas sur un ensemble de valeurs exclusivement occidental. Les systèmes de valeurs de l’Afrique, de l’Asie et d’autres devront eux aussi entrer en ligne de compte. Certains pays, tels que la Turquie, me semblent bien placés pour contribuer à l’élaboration de ce nouveau logiciel, dont l’objectif est de surmonter les clivages culturels profondément ancrés et de forger une vision commune fondée sur la dignité humaine.

Place de l’OMC dans la grille d’évaluation

Permettez-moi de passer maintenant à l’Organisation mondiale du commerce et à sa place dans la grille d’évaluation de la gouvernance mondiale. Où se situe l’Organisation mondiale du commerce dans le paysage de la gouvernance? Sa mission première consiste à réglementer l’ouverture commerciale dans l’intérêt de tous les peuples. Pour accomplir cette mission, nous utilisons quatre grands moyens. Premièrement, nous proposons une enceinte dans laquelle les Membres négocient des accords internationaux qui sont ensuite adoptés. Deuxièmement, nous disposons de mécanismes de suivi et de surveillance des actions des Membres — y compris les examens collégiaux. Troisièmement, nous disposons d’un solide mécanisme juridictionnel pour garantir la mise en œuvre des obligations des Membres. Enfin, nous avons pour mandat d’assurer la cohérence avec les autres organisations internationales, plus précisément dans le domaine du renforcement des capacités au profit des pays en développement.

 

Fondement idéologique de l’OMC

La valeur fondamentale sur laquelle repose l’action de l’OMC est que l’ouverture des marchés accroît le bien-être mondial. Le système commercial multilatéral contribue à améliorer l’efficience économique — et il peut aussi aider à lutter contre la corruption et la mauvaise gestion des affaires publiques. Toutefois, l’OMC reconnaît également l’importance de valeurs autres que l’efficience commerciale par la voie de la concurrence. Même si elle est loin d’être un modèle parfait, elle n’en est pas moins un laboratoire pour maîtriser la mondialisation et contribuer à l’édification d’un système de gouvernance mondiale.

Dans son préambule, l’Accord sur l’OMC cite le développement durable parmi ses objectifs. Cela impose la prise en compte d’autres valeurs fondamentales que celles de l’ouverture des marchés, par exemple la protection de l’environnement, le développement, ainsi que des valeurs sociales. Les Membres de l’OMC ont le droit de déroger aux obligations d’ouverture des marchés pour favoriser certaines valeurs telles que la protection de la moralité publique, la protection de la santé des personnes ou des animaux, ou encore la préservation des ressources naturelles. De plus, conformément à l’Accord sur l’OMC, chaque Membre a la faculté de déterminer les valeurs auxquelles il accorde la priorité et le niveau de protection correspondant qu’il juge adéquat.

Il y a des domaines où, selon moi, l’OMC est comparable aux autres organisations du paysage de la gouvernance mondiale, autrement dit, où elle est “à égalité” avec elles. Mais il y a d’autres domaines dans lesquels elle fait “mieux” ou “moins bien”. Permettez-moi de vous en dire davantage.

 

Domaines dans lesquels l’OMC est “égale” aux autres organisations

L’OMC est comparable aux autres institutions intervenant dans la gouvernance mondiale en ce sens qu’elle est une organisation quasi universelle, conduite par les Membres. Elle est égale aux autres parce qu’elle est une organisation intergouvernementale, bien qu’elle s’efforce, comme d’autres, d’établir des passerelles avec des acteurs non gouvernementaux. Elle est aussi égale aux autres parce qu’elle est dotée d’un Secrétariat et d’un Directeur général investis de pouvoirs exécutifs très restreints, qui doivent demeurer neutres et jouent simplement le rôle de facilitateurs ou d’intermédiaires honnêtes dans les relations commerciales internationales entre États souverains. Et je le dis en toute franchise, elle est égale aux autres institutions pour ce qui du rôle mal défini de son Directeur général.

Je dois vous avouer que ma description de poste ne figure nulle part dans l’Accord sur l’OMC — pas plus que celle de mes prédécesseurs, et que mes successeurs n’y trouveront pas non plus la leur! J’ai défini moi-même mes tâches et mes responsabilités à mesure que j’avançais!

Au demeurant, le fait de dire que l’Organisation est “égale aux autres” sur ces différents points ne constitue nullement une critique. S’agissant des acteurs, l’OMC est une organisation internationale classique dont les Membres sont les gouvernements. J’ai souvent entendu dire que l’OMC avait des problèmes au niveau de l’obligation de rendre des comptes. Je pense quant à moi que nous faisons preuve d’un degré élevé de transparence vis à vis de nos Membres.

L’ancien club du GATT a désormais fait place à de nouveaux groupements d’États et à de nouvelles coalitions. Un nouveau “G-7” (comprenant la Chine, le Brésil, l’Inde, l’UE, le Japon, l’Australie et les États-Unis) a remplacé l’ancienne QUAD (Canada, États-Unis, Japon et l’UE) pour ce qui est des questions commerciales.

Les propositions du G-20 (un autre!) — alliance de pays en développement Membres de l’OMC pour les questions agricoles — font désormais référence dans bien des domaines des négociations en cours. Il y a également de nouveaux acteurs importants, tels que le Groupe des pays de l’ASEAN ou le Groupe africain.

Ceux qui critiquent les réunions en petits groupes — baptisées “réunions du Salon vert” dans notre jargon — méconnaissent le fait que, l’Organisation comptant aujourd’hui quelque 160 Membres, les décisions qui doivent être prises par l’ensemble des Membres doivent d’abord être préparées dans des cadres plus restreints, comme les commissions d’un parlement.

Dans une certaine mesure, l’OMC comprend aussi des acteurs non étatiques, aussi complexe que soit l’interaction avec ces parties prenantes légitimes du système commercial multilatéral. En effet, nous n’avons aucun mandat de nos Membres pour élargir la famille de l’OMC au-delà de la représentation gouvernementale. Nous avons toutefois fait des efforts dans le cadre du système actuel. Nous tenons désormais des forums publics annuels ouverts à tous les participants, étatiques et non étatiques, et des séances d’information sont organisées régulièrement à l’intention de la société civile et des parlementaires.

Les membres de la société civile peuvent présenter leurs vues aux organes d’arbitrage de l’OMC (groupes spéciaux et Organe d’appel) sous forme de mémoires d’amicus curiae lors des procédures de règlement des différends. Certaines audiences sur des affaires en cours ont été ouvertes au public.

Je crois que dans ses relations avec les acteurs non gouvernementaux, l’OMC est à égalité avec la moyenne des organisations internationales. Elle donne à ces acteurs la possibilité d’exprimer leurs vues et accueille toute interaction avec intérêt, même s’il est possible de faire davantage.

 

Domaines dans lesquels l’OMC fait “mieux” que d’autres

Dans bien des domaines, l’OMC fait mieux que d’autres, selon moi. Premièrement, elle dispose d’un ensemble de “règles strictes”, de disciplines et d’engagements. Son corpus de règles englobe des questions qui vont de l’agriculture aux biens industriels et aux services, jusqu’au commerce des idées et des droits de propriété intellectuelle. Il m’arrive souvent de comparer les disciplines de l’OMC à un “filet de pêche”. Certaines parties du filet ont des mailles serrées — que d’aucuns jugent même trop serrées, alors que d’autres ont des mailles larges et ne captent pas toute la gamme des pratiques commerciales anticoncurrentielles ou des distorsions commerciales existant sur les marchés. Le partage constant de renseignements, les discussions et les négociations de nos Membres permettent de resserrer ces mailles du filet.

L’OMC offre une enceinte permanente pour les négociations entre ses Membres au sujet de leurs relations commerciales multilatérales. La gouvernance mondiale passe par des discussions et des négociations intenses — et dans cette optique, la structure institutionnelle de l’OMC est bien développée. Nous avons différents niveaux et modalités de prise de décision, de sorte que le processus peut se dérouler en plusieurs étapes et de manière séquentielle. Globalement, ce système fait que les questions portées devant l’OMC ne peuvent pas être tout simplement ignorées.

Je suis tenté de dire que l’ensemble de règles strictes de l’OMC, son filet de pêche, fait l’envie de nombreuses autres organisations dans des domaines tels que l’environnement, où d’autres rêvent encore d’une discipline et d’un contrôle beaucoup plus étroits au niveau international. Pensez par exemple au FMI et à sa recherche constante de nouvelles disciplines en matière monétaire.

Mais l’OMC se classe également mieux que d’autres organisations internationales pour ce qui est des mécanismes de suivi/de surveillance et d’exécution. Elle compte de nombreux comités et conseils où la législation des Membres est soumise à un examen collégial. Son mécanisme d’examen des politiques commerciales permet une évaluation et une appréciation collectives régulières des politiques et pratiques commerciales des Membres et de leur impact sur le fonctionnement du système commercial multilatéral. De fait, lors du Sommet de Copenhague sur le climat, il y a quelques années, le Président Obama a proposé que ce mécanisme d’examen des politiques commerciales soit reproduit dans le contexte de la gouvernance climatique.

Édifier une gouvernance mondiale est un processus graduel, qui suppose que l’on modifie des pratiques tenaces, des intérêts bien établis, des habitudes culturelles, ainsi que des normes et valeurs sociales. En favorisant une compréhension et une transparence accrues des politiques commerciales, le mécanisme d’examen de l’OMC favorise l’adhésion de tous les Membres aux règles, disciplines et engagements de l’Organisation.

Les négociations qui se déroulent actuellement au sein de l’OMC ont renforcé cette surveillance dans le domaine primordial des accords commerciaux régionaux. De plus, l’OMC assure le suivi de l’Aide pour le commerce — bilatérale, régionale et multilatérale — qui est dispensée aux pays en développement dans l’optique du renforcement des capacités.

À l’OMC, le non-respect des règles peut donner lieu à une procédure de règlement de différend, et les parties au différend sont tenues d’accepter la décision rendue par le groupe spécial ou l’Organe d’appel. Sans aucun doute, c’est dans ce domaine que l’OMC l’emporte largement sur les autres organisations internationales.

La solidité du mécanisme de règlement des différends de l’OMC, son caractère contraignant et les graves conséquences qu’il entraîne en cas de non-conformité en font non seulement le “joyau de la couronne” de l’Organisation, comme certains l’ont baptisé, mais aussi le joyau de la couronne du système international. Selon mon ami et collègue Achim Steiner, qui dirige le Programme des Nations Unies pour l’environnement, un système de cette nature dans la sphère environnementale demeure malheureusement un rêve lointain.

 

Domaines dans lesquels l’OMC fait “moins bien” que les autres

Alors, dans quels domaines l’OMC se classe-t-elle moins bien que les autres? Comme beaucoup d’entre vous le savent, l’OMC est une organisation fondée sur le “consensus”. Comptant au total 159 Membres, elle prend une décision lorsque l’ensemble des Membres conviennent de la prendre! L’idée qui sous-tend ce système est d’essayer d’équilibrer les intérêts des grands et des petits, des riches et des pauvres. Mais ce caractère inclusif de la prise de décisions a un coût; il coûte du temps et des efforts à l’Organisation, et empêche dans bien des cas que l’examen des nombreuses questions aboutisse.

Nous devons aussi nous rappeler que les règles de l’OMC et toute modification apportée à ces règles au fil des cycles de négociations commerciales doivent être ratifiées par les Parlements. Un processus qui prend lui aussi du temps. Il ne fait toutefois pas de doute que le consensus confère de la légitimité, à l’instar de l’examen parlementaire.

Ce mécanisme d’élaboration des règles de l’OMC fondé sur le consensus, conjugué aux approches “ascendantes” de la prise de décisions et aux pouvoirs limités du Secrétariat et du Directeur général, constitue parfois un handicap pour l’Organisation. Dans certaines autres organisations internationales, le Secrétariat joue un rôle plus déterminant en faisant jouer son expérience tout en restant neutre. Il dispose d’un “droit d’initiative”; en d’autres termes, il est habilité à présenter des propositions pour faciliter les négociations et à encourager les compromis. À l’OMC, ce rôle est pratiquement inexistant et, compte tenu de la nécessité du consensus, il peut être beaucoup plus difficile de générer des solutions d’experts pour les problèmes. Sur ce point, l’OMC se classe en deçà de la référence internationale.

En fait, une étude du rôle et des pouvoirs des différents Secrétariats et Chefs de secrétariat des organisations internationales serait très révélatrice, et je préconise fortement qu’une telle étude soit réalisée à l’échelle internationale pour susciter des discussions et induire des réformes.

J’ai moi-même réfléchi à la question, notamment sous l’angle du “droit d’initiative” des Secrétariats et de leurs Chefs, que j’ai évoqué plus haut. La situation diffère grandement d’une organisation internationale à l’autre. Par exemple, le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies et le Chef de Secrétariat de l’Organisation internationale du travail bénéficient de ce droit, qui est assorti de conditions diverses. À l’OMC, aucun droit de cette nature n’est inscrit dans l’acte constitutif, et quand/si le Directeur de l’Organisation ou son Secrétariat tente de faire prévaloir son point de vue, il prend des risques énormes. Par souci de souveraineté, les pays préfèrent garder un contrôle étroit sur les pouvoirs qu’ils délèguent, mais ce faisant ils mettent en péril le fonctionnement, voire la survie des institutions qu’ils ont eux-mêmes créées au prix d’efforts acharnés. Selon moi, cette question exige un examen attentif et des réformes.

 

Conclusion

Mesdames et Messieurs, je dirai en guise de conclusion qu’aujourd’hui la mondialisation pose un grand défi pour nos démocraties et que nos systèmes de gouvernance doivent relever ce défi. Si nos citoyens ont le sentiment que les problèmes du monde sont insolubles, s’ils ont le sentiment qu’ils sont hors de portée, ce sont nos démocraties qui risquent d’en subir le contrecoup.

Ce sera aussi le cas si nos citoyens constatent qu’il est possible d’agir sur les problèmes du monde mais qu’ils n’ont aucune influence sur le résultat.

Aujourd’hui plus que jamais, nos systèmes de gouvernance, quel que soit le niveau où ils se situent, doivent donner aux citoyens des moyens de façonner le monde de demain, le monde qu’ils veulent laisser en héritage à leurs enfants et petits-enfants.

Alors, où va le monde? Vers une progression, et non un recul, de la mondialisation. La technologie, moteur de la mondialisation, ne recule pas. Nous nous dirigeons vers une intégration plus poussée, une coopération plus large, une communauté encore plus grande de responsabilités et d’intérêts.

La gouvernance dans un contexte de mondialisation peut être source de confusion et de frustration. Toutefois, il serait naïf et dangereux de croire qu’il existe une autre solution. Naïf parce que cette approche reviendrait à méconnaître le fait que nous devenons plus — et pas moins — dépendants les uns des autres. Dangereux parce qu’elle risque de nous replonger dans nos divisions passées — et leur lot de conflits et de tragédies.

Nous devons œuvrer dans le sens d’une architecture de gouvernance mondiale qui permette aux différentes organisations internationales de s’inspirer les unes des autres pour reproduire les systèmes de gouvernance qui fonctionnent bien et d’apprendre les unes des autres où sont les pièges à éviter. L’OMC a des contributions à apporter, mais aussi beaucoup à apprendre.

De plus, nous devons œuvrer en faveur d’un système de gouvernance mondiale qui formalise la notion de règles strictes et contraignantes, qui respecte le principe de subsidiarité, qui favorise une plus grande cohérence et qui véhicule les enjeux internationaux au plus près de chaque citoyen. Ce système doit reposer sur des valeurs qui puissent être partagées par toutes les civilisations, toutes les cultures et toutes les religions. En somme, il nous faut davantage de systèmes de gouvernance solides, et moins de systèmes liquides ou gazeux.

Je vous remercie de votre attention et vous souhaite une fructueuse année universitaire.

 

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